Une courte expérience ouvrière 1/2 : assistant démolisseur à Fukuoka

Une courte expérience ouvrière 1/2 : assistant démolisseur à Fukuoka

Cette courte série d'articles raconte mes deux expériences de travail au Japon lors de mon année de visa vacances-travail (PVT). Inspiré par la lecture d'un livre japonais relatant également une expérience de travail ouvrière, j'ai voulu raconter mon expérience un peu de la même façon : au plus près de mes émotions, au plus près de ce que je voyais, sans chercher à être trop littéraire. Pour ce qui est des dialogues, ce sont des reconstitutions au plus fidèle selon mes souvenirs.

Tout d'abord un grand merci à Boris, qui était arrivé dans la sharehouse où je vivais et à qui j'avais conseillé de regarder les offres du génie civil pour trouver un petit boulot, bien que je n'y aie justement rien trouvé de concluant. Il finira par être accepté dans une entreprise familiale, où il m'y décroche justement un entretien.

Entretien d'embauche.

Septembre 2019, en plein été japonais. Mon entretien est à 12h. Google Maps me calcule une bonne demi-heure de marche depuis mon logement, une sharehouse dans la partie ouest de Fukuoka, jusqu'à l'entreprise de démolition où mon colocataire Boris m'avait déniché un entretien. Comme toujours, je fais en sorte de partir pile pour arriver légèrement en avance, mais pas trop non plus, "politesse japonaise" oblige. Au début, le chemin est similaire à celui que je fais parfois pendant mes séances de jogging vers l'onsen le plus proche, donc rien de dépaysant au départ.

J'arrive rapidement au cœur d'un quartier résidentiel, avec ses petites maisons et complexes d'appartements très peu hauts, mais où se trouvent par endroits de gigantesques barres d'immeubles. Quelques maisons se prennent le luxe d'avoir une grande place de parking devant leur porte, où les voitures sont parfois recouvertes de grandes bâches pour les protéger (ou bien les cacher ?). Ce sont ces endroits au sein d'une grande ville qui étonnent toujours, donnant l'impression d'être dans n'importe quel petit village. On y trouve même ces petites supérettes tenues par des papys ou mamies, au rez-de-chaussée de leur maison, avec une décoration d'avant-guerre. Même si elles sont souvent déjà fermées depuis des années déjà, on les reconnaît à cause des publicités vieillottes sur leur devanture ou encore à cause des distributeurs de boissons inopérants dont la rouille trahit aisément leur âge.

C'est au milieu d'une minuscule route longée de ces petites maisons que se trouve l'entreprise où j'ai mon entretien, car nombreuses sont les petites entreprises qui sont domiciliées dans une simple maison. Problème, j'ai bien vingt minutes d'avance. La ponctualité étant ce qu'elle est pour les rendez-vous au Japon, ce serait mal vu d'être autant en avance, alors je me trouve un coin où attendre sans non plus être vu à squatter juste devant. A une intersection non loin de là, se trouve un petit coin avec un distributeur automatique bleu de la marque Asahi Soft Drinks. J'y achète une boisson et me pose sur un de ces rochers qui empêchent de se garer sauvagement devant une résidence, ce qui devient rapidement inconfortable. Je repense à mon précédent entretien pour de la construction, où la secrétaire qui m'a accueilli (à la place de la personne prévue à la base) m'interrompt en train de remplir leur fiche d'informations pour me dire "désolé mais, en fait, ne pas pouvoir bien parler japonais ça ne va pas le faire". Même si ça peut être compréhensible, me fixer un rendez-vous et me faire déplacer pour ça, c'est juste du temps perdu. Après avoir repensé à cela, l'heure approche enfin, je me lève donc pour rejoindre la maison faisant office d'entreprise.

Me voilà devant une porte avec, en son plein milieu et à hauteur d'œil, ce qui semble être un bouton de sonnette, sur laquelle il est écrit quelque chose à la main en japonais. J'appuie une fois, sans rien entendre. J'attends un peu avant d'appuyer une seconde fois pour ne pas paraître relou. Quelqu'un m'ouvre finalement. Je me prépare à user de mon maigre japonais encore un peu titubant. (La traduction française ci-dessous reflète donc ma façon de parler à ce moment)

_ Oui ?
_ Bonjour, euh... j'ai un entretien, avec le patron, à dix...douze heures.
_ Ah, le patron ? Il n'est pas encore là, je vais l'appeler (...) Il arrive dans une demi-heure !
_ Oh... merci.

Ce n'est pas le temps qui me manque, de toute façon. Me voilà donc de retour sur ce petit rocher inconfortable. Je me dis que je n'ai croisé personne depuis que je suis arrivé là, ça a l'air courant en pleine journée dans les quartiers purement résidentiels. Le temps passe inévitablement et je retourne à cette porte, cette fois-ci déjà ouverte. Sans même passer le pas de la porte, je lâche un "Bonjour !" assez fort et quelqu'un vient à ma rencontre avec une paire de chaussons à la main. C'était la femme du patron. Je retire donc mes chaussures pour enfiler ces chaussons, tout en constatant la myriade de paires disposées ici et là, avec même quelques chaussures de sécurité. Tout ce qu'il y a de plus normal pour l'entrée d'une maison japonaise, que l'on appelle "genkan". À côté de cela, se trouve une grande étagère métallique remplie de casques de construction les uns sur les autres. Ils étaient tout blancs, quoi qu'un peu salis de par leur usure, et certains avaient plein d'étiquettes diverses dessus.

En rentrant enfin, je découvre la pièce principale, ce qu'on pourrait appeler le salon. Une grande table en son milieu, avec accolée à son extrémité un bureau sur lequel l'étiquette de nom indique "patron". Au Japon, il est d'usage d'appeler les supérieurs hiérarchiques par leur statut plutôt que par leur nom de famille, et dans le cas d'un chef d'entreprise on dit littéralement "chef d'entreprise" en japonais pour les appeler. Ce sera donc "chef de boutique" dans le cas d'une boutique, "chef de section" pour la section d'une entreprise, etc. Heureusement que, en japonais, dire cela tient en deux ou trois syllabes maximums.

Quelques chaises pliantes et des tabourets sont aussi alignées le long du mur, j'en saurais l'explication plus tard. Patron m'invite donc à m'assoir sur la grande table pour que l'on soit face à face. On commence à peine à parler de la raison de ma visite, qu'il remarque mon t-shirt acheté un jour dans un humble Uniqlo parisien.

_ Hé, c'est Gundam ça non ?
_ Haha, oui j'aime beaucoup !
_ Oooh... c'est de ma génération ça, c'est pas si récent hein !

On en vient à la lecture de mon CV Japonais, même si c'était optionnel comme c'est le cas pour beaucoup de petits boulots qui acceptent les débutants (on peut littéralement venir les mains dans les poches). Il trouve assez incroyable mes 5 ans d'études dans le jeu vidéo, probablement parce que l'équivalent au Japon coûterait cher. D'ailleurs, le principe de l'école gratuite en alternance avec un travail est assez complexe à expliquer en japonais, mais bon.

_ Du coup, tu es plutôt bon avec les ordinateurs c'est ça ?
_ (Sa femme) Bah évidemment enfin, s'il sait créer des jeux vidéo !

Patron m'explique l'essentiel du boulot qui consiste à déconstruire de petits bâtiments dans les règles de l'art, où il faut arriver très tôt à l'entreprise le matin pour y revenir le soir même afin d'être libéré de ses fonctions. Il prend le temps de parler lentement et avec des mots simples, et de s'assurer que j'aie bien compris. Lorsque j'ai l'air un peu perplexe mais que je fais mine d'avoir compris alors qu'en réalité j'ai dû en comprendre la moitié, il s'arrête pour sortir son téléphone et écrire sa phrase sur Google Traduction, qu'il configure avec attention en "japonais > français" avant de m'en montrer le résultat :

"Travail très physique, parfois dangereux. Est-ce que ça va ?"

Je me disais que de toute façon, si j'étais là c'est que je n'en avais pas réellement le choix. Mais le geste m'a touché, surtout après mes précédentes tentatives infructueuses face à des employeurs peu agréables. Il continue en me demandant un contact d'urgence, c'est à dire l'un de mes parents en France. En prévision du moindre accident, il veut pouvoir les informer du moindre accident qui puisse nécessiter une prise en charge. Il vérifie aussi justement que je sois bien couvert par la sécurité sociale nationale, car il faut s'y inscrire soi-même au Japon lorsque l'on n'est pas salarié à plein temps.

_ On a besoin de bras en ce moment, et avec Boris ça serait sympa que vous travaillez ensemble entre Français ! Tu peux commencer quand ?

Il me demanda, pour finir, si j'avais déjà un uniforme, mais hélas non. Il m'a donc fourni un polo et un pantalon, qu'il avait par chance en stock à ma taille. Une fois tout signé, j'ai pu rentrer chez moi, avec enfin un boulot en poche.


Premier jour de travail.

Mon téléphone sonne vers 5 heures du matin. Comme beaucoup de personnes, je ne suis pas du tout du matin, mais ayant réussi à me coucher vers 22 heures, il me semble avoir eu le minimum de sommeil nécessaire pour tenir debout. Il paraît que les Japonais dorment toujours avec leurs rideaux fermés, mais je garde les miens entrouverts pour que le soleil illumine ma chambre. Ce n'était évidemment pas le cas à cette heure-là. Je sors de ma chambre pour me diriger là où se trouvent les douches individuelles. Il n'y a pas un chat dans les couloirs, ce qui semble normal vu l'heure. Bien que j'embarque toujours ma petite enceinte Bluetooth pour chanter sous la douche, j'évite de mettre la musique trop forte (et de chanter) pour ne pas gêner d'éventuels autres lève-tôt qui se préparent à une dure journée.

De retour dans ma chambre, je termine de m'habiller avec l'uniforme fourni par mon entreprise, bien adapté à un travail sous la chaleur de l'été : un polo léger et un pantalon cargo à poches. J'y ajoute également des protège poignets en coton que j'ai pris la peine d'acheter en avance, vu les efforts physiques à venir sous l'été humide japonais.

L'humble réfrigérateur de ma chambre qui sait être utile

Situé stratégiquement près de ma porte, j'embarque mon portefeuille placé sur le haut de mon frigo avant de partir de ma chambre, pour me diriger vers le rez-de-chaussée. Sur le chemin, je croise Boris qui est bientôt prêt, on partira ensemble au travail. Une fois sortis, le soleil commence à peine à se lever, et de toute façon les maisons environnantes cachent l'horizon duquel il est censé sortir. Voir un ciel aussi sombre me donne juste envie de retourner dormir...

Nous voilà arrivés au QG de l'entreprise, constatant déjà beaucoup de paires de chaussures qui encombrent l'entrée, tellement qu'il faille presque se déchausser sur le pas de la porte et laisser ses chaussures dehors afin de rentrer. En entrant dans le salon, beaucoup sont déjà là, assis à la table du milieu ou sur les chaises alignées contre les murs. Les murs d'ailleurs, sont agrémentés de plein de décorations diverses, et de tableaux d'affichages avec les différents chantiers en cours, et des petits magnets représentant chaque travailleur, afin de rapidement visualiser qui est censé travailler où. Le patron est assis derrière son bureau, collé à la grande table.

En entrant donc, l'on dit le fameux "ohayou gozaimasu" qui signifie d'habitude "bon matin", mais qui sert ici à saluer les collègues que l'on rencontre pour la première fois de la journée, et ce qu'importe l'horaire.

La télévision est allumée sur une des nombreuses matinales de la télé japonaise, à faire défiler météo et actualités. Certains collègues lâchent spontanément des commentaires, comme si l'on était une famille en train de passer le temps devant. J'en vois même se moucher devant tout le monde, alors qu'on nous répète sans cesse que c'est censé être malpoli et embarrassant pour un Japonais de faire ça en public, mais il faut avouer que le bâtiment est un milieu où l'on se passe de manières souvent trop encombrantes.

Lorsque vient 6h30, le patron coupe le son de la télévision, prends un air plus solennel, et salue tout le monde de haute voix. Les travaux de la journée sont brièvement expliqués, d'éventuelles actualités concernant l'entreprise sont annoncées, puis vient la répartition de chacun en équipes vers des chantiers différents. Dès qu'une équipe est annoncée au complet, elle se prépare déjà à partir, récupère les clés d'un van puis une mallette de documents. Moi et Boris étions toujours affectés dans l'équipe du patron, et l'on partait toujours après tout le monde, parfois vers 7h. Juste avant que l'on parte, le patron demande à quelqu'un de soigneusement préparer le gigantesque thermos de thé qui nous accompagnera sur le chantier.

On trouve souvent étrange la forme cubique d'une catégorie de voitures japonaises, les kei-car, mais pour ce qui était de notre van, ça nous permettait d'être très à l'aise à l'intérieur, tout en ayant un grand coffre pour y ranger des outils. C'était une sorte de grande voiture familiale à 7 places, mais au style utilitaire. Nous voilà donc partis pour une journée de travail. En plus de moi, du patron et de Boris, il y a également un collègue, manifestement déjà un peu âgé, qui sera responsable de la sécurité, et un collègue un peu plus jeune que moi mais qui a tout d'un ainé bienveillant, un "senpai" comme on dit. Il a surtout l'air de toujours trouver le moyen d'être amusé, une sorte de bonne humeur contagieuse qui me rassure sur le moment.

Peu après être partis, on quitte le quartier résidentiel pour une rejoindre une grande artère de la ville. Comme souvent, elle est bordée de nombreuses boutiques et restaurants, qui sont en grande partie des franchises. Bien que les transports en commun soient rois dans ce pays, les commerces qui en sont légèrement excentrés proposent systématiquement quelques places de parking devant leur entrée. D'autres ont une solution plus radicale, et d'ailleurs très commune : se construire intégralement en hauteur, pour que l'espace au rez-de-chaussée puisse être un parking extérieur. C'est certainement moins cher qu'un parking souterrain, et probablement aussi bien plus sûr en regard des désastres naturels qui peuvent survenir. En contemplant ces fameuses boutiques dont je n'arrive souvent pas à lire leur nom, je me dis que je ne suis toujours pas habitué à ce que l'on roule du côté gauche de la route.

Vu qu'il me fallait des chaussures de sécurité avant de pouvoir travailler, on s'arrête tout d'abord dans un magasin de vêtements professionnels. Patron me dit de choisir la paire que je veux, le principal étant qu'elles soient à ma taille. Le large choix m'a franchement étonné : on y trouve autant des chaussures basses de marque luxueuse comme Mizuno ou Asics pour ~100€, que des chaussures très hautes de marque professionnelle dès 30€. Certaines ne sont qu'en toile très légère, d'autres sont en cuir ou caoutchouc bien épais, avec une semelle adaptée antiglisse ou encore anti-électrostatique... Et surtout, certaines paires ressemblent parfaitement à des sneakers, comme si c'était des Nike ou des Adidas, mais renforcées. Je choisis une paire standard qui a l'air de m'aller, après avoir bien vérifié la correspondance entre taille européenne et japonaise, car ils utilisent ici simplement la taille du pied en centimètres. Par sécurité, Patron m'achète également des semelles anti-perforation, ce risque étant élevé sur des chantiers de démolition.

On s'arrête ensuite à un endroit qui est un arrêt obligatoire chaque matin avant d'aller au chantier : le konbini, ces mini supérettes ouvertes 24/24. Tout le monde descend du van afin de s'acheter de quoi petit-déjeuner rapidement, et pour cela, la canette de café est quasiment de rigueur, qu'on l'achète chaude ou froide, ou encore au format "petite bouteille" pour pouvoir la refermer et la boire plus longtemps. Certains s'achètent même ces petites broches fourrées au curry ou avec une saucisse à l'intérieur. Personnellement, n'ayant pas encore compris si ces choses se mangeaient chaudes ou froides, je n'osais pas les acheter. A la place, du pain perdu sucré ou une brioche aux haricots rouges fera l'affaire. Une fois les courses finies, nous revoilà tous remontés dans le minivan avec nos petits sacs en plastique, puis départ en direction du chantier.

Après avoir roulé un petit moment, nous nous retrouvons dans un quartier qui semble relativement résidentiel, composé de grands immeubles, certains à l'apparence assez luxueuse et à la construction robuste. Au sein de tout ça se trouvait, un peu par erreur, un terrain assez grand avec en son milieu un petit immeuble de trois étages, ou plutôt, une grosse maison à l'apparence d'un immeuble en béton austère. Mais sa réelle apparence, je ne l'aurai appris que plus tard, car les murs étaient en réalité entièrement recouverts d'un lierre épais qui grimpait jusqu'au toit. Cela donnait au final un immense bloc tout vert, et ça laissait songeur sur le temps qu'il a dû s'écouler depuis la dernière fois que quelqu'un y avait mis les pieds.

Une fois arrivés sur ce chantier, on reste un petit moment dans le minivan le temps de se préparer. Tout d'abord, mon collègue responsable de la sécurité nous fait tous émarger une feuille pour que l'entreprise sache qui est présent sur quel chantier. Il me dit au passage "si tu as le moindre problème de santé pendant le travail, viens me voir immédiatement".

On doit ensuite terminer de s'habiller correctement, ce qui commence par les chaussures de sécurité. Les miennes étaient neuves donc je ne m'attendais pas à ce qu'elles soient confortables, mais y rajouter les semelles anti-perforation les rendaient assez étroites, d'autant plus avec la grosse coque en acier qui protège les orteils. Ensuite, je mets mon casque de chantier en l'attachant bien sous le menton, et en le serrant bien derrière ma tête. Je remarque que mes collègues ont leur nom ainsi que leur groupe sanguin d'écrit sur leurs casques, ce qui peut s'avérer utile en cas d'accident entraînant une hémorragie sévère. C'est là que je découvre une chose très courante dans le milieu : s'attacher une serviette en coton sur la tête, ou bien porter une casquette, avant d'enfiler casque. J'ai fini par m'y mettre également, et il faut avouer qu'en plus d'imprégner la transpiration pour moins salir le casque, c'est surtout largement plus confortable. Dernière chose à faire : enfiler des gants blancs en cuir, très larges et très épais, car l'on sera amené à toucher et manipuler des meubles ou des déchets qui peuvent facilement couper.

Une fois bien habillés, et avant de commencer le travail, on se réunit à côté du van en se plaçant tous en cercle, tout en pointant son centre avec nos index. Patron va dire des phrases qu'il nous faudra répéter après lui. "Anzen kakunin, yosh !" dit-il, ce qui confirme qui chacun a bien regardé si l'autre en face de soi est correctement habillé pour le travail. "Kyou mou ichinichi !" dit-il ensuite, ce qui est une manière de dire, si j'ai bien compris : "aujourd'hui encore, faisons de notre mieux". On termine par dire "Go anzen ni !" pour tout simplement nous rappeler de travailler tout en restant en sécurité.

Il est ensuite temps que le patron nous explique à tous les tâches du jour. Nos collègues plus expérimentés s'attèleront forcément aux tâches les plus complexes (pas forcément les plus physiques, mais celles qui demandent de l'expérience afin de les réaliser correctement), tandis que moi et Boris nous resterons à leurs côtés pour les assister. La démolition consiste d'abord à vider le contenu de chaque pièce de chaque étage, avant de pouvoir retirer les sols, les luminaires, les fenêtres, puis enfin détruire les murs.

La tâche première, et la plus importante, sera donc de vider le contenu de ce bâtiment. Il faudra donc ouvrir et vider chaque meuble de ce qu'ils contiennent, puis découper les meubles en petits morceaux si c'est possible. Pour ce qui est du fait de jeter tout cela, il faudra le faire en respectant scrupuleusement le tri sélectif, comme les ordures que l'on trie chez soi. Une bibliothèque en fer ira dans les déchets métalliques, un bidon de liquide (identifié ou non) dans les déchets liquides, une télévision ou un magnétoscope dans les déchets électroménagers, un meuble en bois dans les déchets en bois, un objet en plastique dans les déchets incinérables, le verre avec le verre, etc.

La complexité réside dans les choses qui peuvent avoir plus d'un matériau : quelque chose peut être en grande partie composée de métal, mais avoir un morceau de plastique qui ne peut pas être séparée. Parfois même, j'ai eu du mal à déterminer la matière de quelque chose juste en le regardant ou en le tapant dans quelque chose pour écouter le son qui en résulte. Nos collègues expérimentés sont alors toujours d'une grande aide pour nous aider dans ces cas-là.

Les déchets sont d'abord entassés à certains endroits du chantier, avant que des camionnettes de notre entreprise viennent se placer devant l'immeuble pour que l'on puisse facilement déposer les déchets à l'arrière de ces dernières. D'ailleurs, lorsqu'un véhicule arrive à reculons sur le chantier, quelqu'un s'y place toujours derrière et crie continuellement "orai !" オーライ (contraction de l'anglais "all right") tant que le camion peut reculer, avant de crier "stop !" pour qu'il s'arrête.

Pour chaque camionnette qui arrive, on nous dit s'il est dédié aux "déchets métalliques" ou aux "déchets en bois" ou encore à autre chose, pour ne pas se tromper. Lorsque l'arrière d'une camionnette est remplie à ras-bord, on stabilise le tout à l'aide de tendeurs. Pour stocker les déchets, on utilise souvent d'énormes sacs épais et renforcés. L'occasion d'ailleurs d'apprendre tout un lexique bien spécifique au chantier, entre ces fameux sacs "kurobukuro" (黒袋), le fait de désigner correctement les étages d'un immeuble, la difficulté de différencier à l'oral les déchets ménagers "katei" (家庭) et les appareils électroniques ménagers "kaden" (家電)...

En parlant de langage d'ailleurs, entre collègues, on s'appelle par nos prénoms plutôt que par nos noms de famille, et surtout sans utiliser le moindre suffixe comme c'est censé être la norme. Aussi, l'on parle principalement en conjuguant nos verbes à la forme "simple", qui est assez familière. Par contre, lorsque l'on veut annoncer quelque chose à voix haute sur le chantier ou bien faire un rapport de façon sérieuse, on passe à la forme polie pour en quelque sorte allonger nos phrases et surtout s'assurer que l'on les entende bien. Mais malgré ça, bien sûr, le patron se fait toujours appeler "patron".

Revenons sur ce fameux bâtiment qu'il faudra ultimement démolir un jour ou l'autre. A peine rentré dedans, je constate que le rez-de-chaussée est en réalité un gigantesque atelier, dont une bonne partie est haute de deux étages, le reste des pièces attenantes étant plutôt basses de plafond en comparaison, et surtout très sombres de par leur encombrement. Un rapide coup d'œil sur ce qu'il se trouve ici laisse penser que l'on se trouve au milieu d'un atelier de réparation d'appareils en tout genre : des bureaux, des outils, des meubles, et surtout une quantité astronomique de télévisions, magnétoscopes, radios et autres.

On commence donc par déplacer tout cela à l'extérieur, et pour être honnête, je crois me rappeler avoir porté à bout de bras plusieurs dizaines de magnétoscopes, et pas mal de micro-ordinateurs (heureusement qu'ils avaient des poignées !). En rentrant dans les petites pièces, où s'y trouvaient des ateliers de réparation, les bureaux et étagères en ferraille étaient remplies à ras bord. Des outils, des piles, des plans, tout ça d'ailleurs minutieusement ordonné malgré le bazar manifeste qui se trouve tout autour. Ouvrir tous ces tiroirs et déplacer tous ces objets fait déplacer beaucoup de poussière, et ce n'est pas agréable à respirer du tout. Après avoir vidé tous ces meubles, il nous faut les déplacer souvent à deux vu leur poids, ce qui demande une bonne coordination (et en japonais bien sûr).

C'est pendant l'ouverture d'un nième tiroir que je commence par trouver mon premier (car ce ne sera pas le dernier) objet un peu insolite... un jeu érotique des années 90 pour micro-ordinateur, dans une belle boîte cartonnée dont l'arrière présente explicitement son contenu. En tant que fan de rétrogaming, j'étais content d'avoir pu voir au moins une fois un artefact pareil. Bien sûr, j'ai eu la bonne idée d'appeler mes collègues pour leur montrer ma découverte, ce qui m'a valu une sacrée réputation depuis.

Kyukei ! (休憩!) Assez de travail : 10h marque la pause du matin, que notre collègue responsable de la sécurité prend soin de nous faire respecter à la minute près en venant nous dire ce fameux mot qui désigne la pause. On sort prendre l'air, on retire notre casque que l'on pose dehors dans un coin, puis patron nous demande ce que l'on voudrait comme boisson. J'ai appris que c'était une habitude sur les chantiers, d'aller au konbini ou distributeur automatique le plus proche, afin de ramener des boissons fraîches aux collègues : café en canette, thé en bouteille... L'occasion aussi bien sûr de discuter entre nous. D'ailleurs, vu que l'on était encore en plein été, un gigantesque thermos de thé frais était toujours à notre disposition dans le minivan.

Une fois la pause terminée, il ne faut pas oublier de bien s'équiper à nouveau, surtout avec notre casque. Il suffit de s'approcher ne serait-ce qu'une seconde du bâtiment sans notre casque sur la tête pour qu'un collègue nous lâche "dis donc, ton casque !", mais généralement de façon amusée car c'était déjà c'est la nième fois que ça nous arrivait.

La pause déjeuner est là, et elle durera toujours 1 heure. Pour mon premier repas, on se dirige au konbini le plus proche afin de s'acheter des bentos (paniers-repas japonais) ou encore des nouilles instantanées. Chose pratique, les konbini ont justement des bouilloires à disposition pour que l'on puisse préparer et manger tout de suite ce que l'on achète. De retour sur le chantier, on peut manger aussi bien dans le minivan que dehors, en trouvant quelque chose sur lequel s'assoir.

Les Japonais sont plutôt réputés pour manger rapidement au milieu de leur journée de travail, ce qui peut s'expliquer par le silence ambiant : on profite de ce que l'on mange ! Vu que la pause est loin d'être finie, on en profite tous pour reculer et incliner les sièges du van à fond, et faire une bonne petite sieste, les pieds étalés sur le tableau de bord. Bien que me doutant des bienfaits d'une sieste après le déjeuner, j'ai pu me rendre compte à quel point c'était un réel plaisir. Suivi d'une canette de café, cela nous remettait d'aplomb pour attaquer l'après-midi.

Encore des meubles à déplacer, des déchets à trier, et tout un métier que l'on découvre. Les tatamis se découpent en morceaux de taille convenable avant de les jeter. Les fenêtres blindées (courantes à cause des risques naturels) se jettent à part du verre classique. Une télécommande n'est pas assez complexe pour être considérée comme "déchet électroménager", etc. Je me rappelle surtout m'être cogné la tête un nombre incalculable de fois, à dire machinalement "aïe !" bien que mon casque ait absorbé le choc. 15h sonne la pause de l'après-midi.

Peu avant 16h30, on vient me dire que c'est l'heure du "okatazuke" (お片付け), c'est à dire le rangement du chantier. On fait en sorte que les principaux passages soient bien libres, on rentre à l'intérieur du bâtiment nos outils de valeurs, et surtout, on passe des coups de balai. Et oui, même en sachant que l'on salira chaque jour toujours plus vu que c'est le principe d'un chantier de démolition, ce n'est pas une raison pour ne pas ranger ou nettoyer notre espace de travail. Je pense que ça permet également d'éviter des accidents bêtes, et puis c'est toujours agréable de voir un endroit propre plutôt que sale, non ?

Le chantier étant prêt à être abandonné par ses usagers le temps d'une nuit, on se regroupe dans le minivan. Ce que j'ai trouvé amusant, c'est que tout le monde quitte dès que possible ses chaussures de sécurité pour enfiler des sandales (voire des Crocs !) afin de retrouver un peu plus de confort. En y repensant, j'aurai dû faire comme eux, plutôt que de rester dans mes chaussures trop étroites... Au diable la mode, le confort des claquettes-chaussettes est imbattable.

Premier jour oblige, nous nous arrêtons dans une clinique avant de rentrer au QG. Pour info, le Japon compte sur beaucoup de "petites cliniques de quartier" pouvant faire un bon morceau du travail des hôpitaux, à une plus petite échelle bien sûr, et dans de plus petits bâtiments. On y trouve aussi des médecins généralistes. Bref, une fois en salle d'attente, j'ai un questionnaire médical à remplir, non sans difficulté. On m'appelle ensuite pour passer une radio des poumons, la première que je n'aie jamais eue à faire d'ailleurs. La suite consiste en un examen médical classique par un médecin : mesure de ma taille, de mon poids, de ma tension, test de mes réflexes et de mon acuité visuelle. Après tout ça, le médecin prend le temps de lire minutieusement mon questionnaire médical, et s'en suit ensuite cet échange entre lui et moi :

_ Vous avez écrit votre groupe sanguin, ici... vous le connaissez, du coup ?
_ Euh, et bien, oui ?
_ Du coup, est-ce que vous voulez faire la prise de sang afin de connaître votre groupe sanguin ?
_ Bah... il n'y en a pas besoin, non ?
_ Ah, on ne la fait pas alors ?
_ ... Non ?
_ Vous êtes sûr ?
_ ... Ben, euh, je connais mon groupe sanguin, donc, oui ?
_ Ah... bon, d'accord.
_ 😐

J'en ressors avec un reçu sur lequel est écrit mes constantes vitales moyennes ainsi que ma taille et mon poids, ce qui sera utile à mon patron "au cas où". L'examen médical faisant partie de mon travail, je n'ai rien payé de ma poche.

Une fois rentrés au QG de notre entreprise, on se dit tous les uns aux autres la phrase "o tsukare sama desu" (お疲れ様です) qui veut dire littéralement "ô chère personne fatiguée", et qui est d'usage pour reconnaître les efforts de ses camarades. Le patron me dit qu'après le travail, et bien ce n'est plus le travail, et il me demande si je veux partager une canette de bière Asahi pour fêter mon premier jour, ce qui n'était pas de refus. Une fois la bière terminée, il me demande si j'arriverais à rentrer chez moi à pied, inquiet que j'aie un peu d'alcool dans le nez. "Hé, je suis quand même français !", lui ai-je répondu en rigolant. Notre réputation d'être résistants à l'alcool se retrouve même au Japon...

Ce n'est qu'une fois rentré chez moi que je découvre une énorme ampoule sur l'arrière de mon pied, qui est même déjà partiellement déchirée, un vrai plaisir. Il n'est pas trop tard, donc je cours (façon de parler) au supermarché près de chez moi pour y trouver des pansements spéciaux, et... je découvre que le rayon des premiers soins et des cosmétiques est fermé à partir de 17h. Fort heureusement, l'énorme magasin bric-à-brac qui jouxte le supermarché vends encore des pansements. Je cherche encore la raison de cela aujourd'hui.


Déjà habitué.

Cette première journée de travail n'allait évidemment pas être la dernière. Il s'en suivra quelques autres jours, un peu éparpillés selon mes petits voyages déjà prévus de longue date, et avec à minima le dimanche de tranquille pour se reposer.

Plutôt que de vous raconter à nouveau des journées complètes, j'ai sélectionné quelques souvenirs notables afin de continuer de vous immerger un moment dans ce monde.

Ma tenue d'assistant ouvrier, au deuxième jour.

Bien équipés. Les jours suivants lorsque l'on nous attribue les tâches du jour, on est souvent dispersés à des étages et des pièces différentes. De quoi se rappeler au passage de la façon de compter les étages en japonais (le rez-de-chaussée est en réalité le 1er étage !). Pour faciliter la communication entre nous, on utilise parfois des talkies-walkies, ce qui s'avère utile lorsque des camionnettes arrivent pour les remplir de déchets, ou simplement pour prévenir que c'est l'heure de la pause. Autre équipement important : de grandes lampes de chantier qui fonctionnent grâce à un petit groupe électrogène, car il fait souvent très sombre dans les étages supérieurs où les pièces étaient souvent remplies à ras bord de trucs en tout genre. D'ailleurs, on avait reçu la visite d'un minuscule camion-citerne de la taille d'un petit utilitaire afin de renflouer en essence nos appareils de chantier.

Travail en équipe. Bien que le patron soit occupé, il travaillait très souvent avec nous sur le chantier, tout en faisant parfois des allers-retours. Pour ma part, je travaillais souvent en duo avec Boris ou encore avec mon senpai. Même si j'étais débutant, mon senpai était toujours motivé à fond dans tout ce qu'il faisait, toujours à sourir. Je donnais de mon mieux pour bien comprendre ce qu'il me demandait de faire, et quand j'y arrivais bien, il me félicitait. Il n'y a rien de plus motivant que de recevoir de la gratitude au travail après avoir fait un effort... Une fois, il nous fallait descendre en rappel de gros sacs de déchets depuis le toit jusqu'aux camionnettes situées en contrebas de l'immeuble. Ces sacs étaient lourds, et il fallait fermement tenir la corde pendant leur descente jusqu’au bas. Vu que le plafond du toit était constitué de poutres en bois, mon senpai a eu l'idée de passer la corde à travers ces poutres pour faire comme des poulies et ainsi facilement démultiplier notre force. J’avais beau avoir vu ce principe physique élémentaire à l’école, je n’aurai jamais eu l’idée de l’essayer ici, comme quoi l’expérience fait tout, et comme quoi appeler ça un métier « non qualifié » n’a aucun sens.

Déménagement. Un matin, nous allions aider ponctuellement une autre entreprise dont le chantier s'était terminé, et qui devait délicatement sortir ses grands engins de chantier sur la voie publique. Avant de commencer, nous avions eu le droit à un petit échauffement collectif en suivant les instructions dictées par la joyeuse musique sortant d'un petit radiocassette. Le but de la journée était donc que des engins de chantier, roulant sur chenille, aillent sur la voie publique pour aller s'installer sur une remorque, ce qui n'était pas simple vu l'étroitesse des rues japonaises et le nombre de câbles électriques présents en l'air qu'il fallait éviter de toucher. Pour cela, il nous fallait aligner des pneus sur la route, afin que l'engin roule dessus plutôt que directement sur le goudron de la route (évitant ainsi de l'abîmer). Lorsque l'engin avance, les pneus situés à son arrière devaient rapidement être pris puis placés devant l'engin, tout en correspondant à sa trajectoire. Vu que l'engin vient à l'origine d'un chantier, ses chenilles sont pleines de bouts de terre, et il nous fallait donc immédiatement balayer la route après son passage. Lorsque des riverains nous regardaient faire, on s'excusait au passage du désagrément causé.

Bon appétit. Pour nos déjeuner, en plus des rares passages au konbini, nous avions un grand choix grâce à la proximité du chantier avec une grande rue commerçante. Nous allions souvent manger dans de petits restaurants de ramen où il faille utiliser un automate à l'entrée pour payer son plat et recevoir un ticket - parfois, le patron entrait en premier et insérait suffisamment de billets pour tous nous payer un ramen. Il nous arrivait également d'aller dans des restaurants "rapides", aux plats typiquement japonais au prix doux et qui sont servis très rapidement. Aussi, il nous est arrivé d'aller dans un petit stand de bento (panier-repas) indépendant, où je me demandais si c'était normal de les acheter sans les réchauffer - mais en regardant mes collègues c'était apparemment une chose habituelle. J'aurai peut-être préféré chaud, mais il faut avouer ce n'était pas inmanageable pour autant.

Objet trouvé. Un immeuble dont on doit en vider le contenu mène forcément à rencontrer parfois des choses originales. La première chose qui m'a étonné est le nombre de néons ronds qui sont utilisés pour les appliques de plafond, chose que je n'avais jamais vu jusqu'alors. Ils ressemblent un peu aux disques du film Tron. Aussi, en plus d'avoir trouvé des micro-ordinateurs ou des Playstation, on trouve même de fausses Nintendo DS. Ou alors, moins joyeux, une souris morte dont il ne reste que le squelette... et juste à côté, une pile de catalogues de vidéos pour adultes.

Les risques du métier. Évidemment, les risques de ce métier sont multiples, et souvent pas là où l'on s'y attend le plus. Premier exemple lorsque j'ai dû me placer à l'arrière d'une camionnette destinée à être remplie de morceaux de bois en tous genres. Debout à marcher en plein milieu des déchets déjà présents, il me fallait réceptionner des morceaux jetés du 1er étage pour ensuite les ranger proprement et donc optimiser l'espace. Tout à coup, je n'arrive plus à bouger le pied et je sens que je suis agrippé à quelque chose. J'avais le pied posé sur un bout de meuble en bois, que je pousse pour qu'il lâche mon pied... et observe un gigantesque clou d'au moins 7 centimètres : il s'était logé dans mon talon, mais n'a pas pu toucher mon pied grâce à la semelle anti-perforation conseillée par mon patron au premier jour. Une autre fois, j'étais en train de minutieusement nettoyer l'extérieur du chantier vu que l'on avait dû casser des vitres blindées de fer : des mini morceaux de verres devaient donc être récupérés au balai, puis parfois à la main. Tout à coup, je sens quelque chose de désagréable sous mon épais gant en cuir. En le retirant, j'observe qu'un bout de verre a réussi à s'y pénétrer, me blessant un peu au passage. Même si ce n'était pas très douloureux, j'interpelle mon patron pour le prévenir : il me tends un billet de 1000 yens (~10€) et m'ordonne d'aller immédiatement au konbini le plus proche pour acheter des pansements. Je me retrouve plus tard dans les WC du dit konbini pour nettoyer ma plaie, avant de la panser.

Les désagréments de la nature. La fin de l'été et le début de l'automne marque le haut de la saison des typhons, et la météo est quelque chose à laquelle il faut être vigilant pour un chantier situé en extérieur. Lorsqu'il y a un avis de passage de typhon sur la ville le lendemain, nous devons enrouler sur elles-mêmes toutes les bâches qui servent à délimiter et fermer notre chantier, quitte à ce que n'importe qui puisse y entrer. L'important est d'éviter que le vent fort souffle dans les bâches et qu'il ne finisse par les abimer voire les emporter ailleurs.

Une surprise glauque. En ouvrant un grand placard, je commence par le bas et y extrait un gros carton, lourd. Pas le premier, pas le dernier, mon travail consiste à dénicher le moindre déchet afin de le jeter tout en le triant correctement. Je l'ouvre donc, et j'y vois de grands vases en porcelaine, bien cylindriques, et tous bien alignés. Bien que je trouve ça étrange sur le moment, sans me douter de quoi que ce soit pour autant, je me dis qu'il me faudra bien vérifier leur contenu pour savoir comment les jeter. Ainsi, je dévisse le couvercle de l'un d'entre eux. La largeur de l'ouverture permettait de voir l'intérieur sans l'ombre d'un doute : plein de petits bâtons blancs, d'une matière familière et surtout avec des formes qui n'ont pas l'air artificielles. J'ôte alors le couvercle d'un autre vase. C'est là que j'ai compris que ce n'était pas un vase ordinaire, non. Depuis le départ, c'était des urnes funéraires. C'était bien des morceaux de crâne humains qui étaient là, devant moi, dans cette seconde urne, arrondis et irréguliers comme l'on pourrait s'y attendre. J'appelle Boris qui était juste à côté, qui a l'air d'accord sur le fait que l'on semble bien avoir trouvé des os humains. Après avoir interpellé mon senpai pour qu'il puisse nous donner son avis, le chantier s'arrête immédiatement. C'était bien ça. Patron nous demande de prendre une pause, et de rester dans le van jusqu'à nouvel ordre. Même s'il a l'air de gérer la situation, il semble un peu paniqué, ou tout du moins pressé d'agir. On se doute que garder des os chez soi ne semble pas être une coutume japonaise normale, même si après m'être renseigné plus tard, les funérailles japonaises consistent généralement à brûler le corps du défunt pour que ses os soient ensuite recueillis par ses proches et placés dans des urnes que l'on garde chez soi pendant 49 jours minimum, avant de devoir les mettre au tombeau dans un cimetière au maximum 1 an plus tard. Quelques personnes en costard arrivent très vite et embarquent le carton, puis vient quelques policiers qui ne restent que très brièvement. Par la suite, Patron propose à tous de faire le rituel réalisé habituellement après avoir assisté à des funérailles : en se mettant du sel spécial sur le torse, le dos et les pieds, on évite que la mort nous suive jusqu'à chez nous.


Voilà pour mes aventures en tant qu'assistant démolisseur lors de mon passage à Fukuoka. Le prochain article vous fera découvrir le métier de déchargeur de matériel à Tokyo, où chaque jour offre un chantier et des conditions très différentes.